L’illusion amoureuse Schopenhauer est, pourrions-nous dire, le philosophe qui détruit en
nous toute forme d’espoir, notamment en qualifiant d’ « illusions » ce
que le sens commun considère comme un bien. Au nombre de ces illusions,
le philosophe range l’amour, dans lequel il voit une « ruse du génie de
l’espèce ». La conception de l’amour comme d’un instinct servant les
intérêts de l’espèce, et a fortiori ceux du Vouloir, contribue à faire
de Schopenhauer, certes un philosophe « pessimiste », mais aussi et
surtout un philosophe original. « Toute inclination amoureuse, en
effet, pour éthérées que soient ses allures, prend racine uniquement
dans l’instinct sexuel, et n’est même qu’un instinct sexuel plus
nettement déterminé, plus spécialisé et, rigoureusement parlant, plus
individualisé » (Métaphysique de l’amour / Métaphysique de la mort,
Schopenhauer, Edition 10/18, 1964, p.41). Il nous faut effectivement
comprendre que l’homme, en tant qu’objectivation la plus individuée du
Vouloir, n’aura en vue que ses propres intérêts, ou du moins ce qu’il
juge être ses intérêts, là où l’animal obéit aveuglément et d’une
manière immédiate aux intérêts de l’espèce. Mais, loin d’échapper à la
« dictature de l’espèce », ce dernier, sans s’en apercevoir, reste
totalement soumis au Vouloir et à sa perpétuation. Et ce qui permet de
concilier à la fois les intérêts particuliers de l’individu et ceux de
l’espèce, ce n’est autre chose que le sentiment amoureux. En ce sens,
l’amour, la passion, désignent les « instruments » du Vouloir
soumettant l’individu à la prolongation de l’espèce. Lorsqu’un
sentiment amoureux se fait jour en moi, ce n’est ni plus ni moins que
le vouloir-vivre qui s’éveille et qui témoigne, d’une manière déguisée,
de son aspiration à se prolonger sous la forme d’une existence
nouvelle. L’idée ne peut être mieux formulée que par Schopenhauer
lui-même : « quand l’individu doit se dépenser et même faire des
sacrifices en faveur de la persistance et de la constitution de
l’espèce, l’importance de l’objectif ne peut être rendue perceptible à
son intellect adapté aux seules fins individuelles, de telle sorte
qu’il agisse en conformité avec lui. C’est pourquoi la nature ne peut
en l’occurrence atteindre son but qu’en inculquant à l’individu une
illusion, grâce à laquelle il regardera comme un bien pour lui-même ce
qui n’est tel en fait que pour l’espèce » (idem, p.50) ; La passion
amoureuse est donc une sorte de « voile » cachant à l’individu que ce
qu’il pense être ses intérêts personnels sont en réalité ceux de
l’espèce. Il serait en ce sens intéressant de mettre en lumière une
véritable « théorie du complot » chez Schopenhauer. Le complot, c’est
celui d’un Vouloir, véritable essence de l’univers, qui, en vue de
perdurer dans l’existence, soumet l’ensemble de ses manifestations à la
perpétuation de l’espèce par le biais de l’instinct sexuel. Et c’est
parce qu’en l’homme, les intérêts égoïstes priment sur ceux de
l’espèce, que le Vouloir usera d’un « stratagème » afin qu’intérêts
particuliers et généraux soient confondus. Ainsi, nous pouvons étudier
la passion amoureuse selon deux points de vue : selon la perspective
individuelle, les hommes recherchent leur propre plaisir dans la
compagnie de l’être aimé ainsi que dans la jouissance sexuelle ; du
point de vue plus général de l’espèce, l’amour entre deux êtres désigne
le moyen pour le Vouloir de satisfaire sa tendance première et
essentielle, à savoir la volonté de vivre. C’est ce qui permet à
Schopenhauer de parler du sentiment amoureux comme d’une véritable
« illusion », d’un « instinct » (p.50), ou encore d’un « masque »
(p.54). La passion amoureuse n’est donc que l’effet de surface d’un
vouloir-vivre inconscient qui nous gouverne de part en part et
vis-à-vis duquel nous ne représentons que des moyens. Schopenhauer se
livre par ailleurs, dans la Métaphysique de l’amour, à une véritable
« psychologie des désirs » ; en essayant de montrer dans quelle mesure
les choix (d’ordre physique et psychique) qui nous poussent vers tel
être et pas un autre témoignent de ce vouloir-vivre qui cherche dans
autrui, non pas le meilleur amant, mais le meilleur reproducteur,
Schopenhauer tend à nous révéler que ce qui parle en nous dans pareil
cas, ce n’est pas l’esprit mais l’instinct. Le Vouloir, comprenons-le
bien, ne cherche pas à se re-produire purement et simplement, mais il
tend, au fil des générations, à le faire avec la meilleure constitution
possible. Nous ne sommes pas loin, ici, d’une théorie schopenhauerienne
de l’évolution. Dans une inclination particulière pour tel être,
Schopenhauer parle de « considérations inconscientes » qui seraient à
l’origine du choix (p.59). Ce que recherche la nature (ou le Vouloir)
par l’intermédiaire de nos choix inconscients et rigoureusement
définis, ce n’est rien d’autre que son propre équilibre. Comme le
philosophe le dit lui-même, « tandis que les amoureux parlent
pathétiquement de l’harmonie de leurs âmes, le fond de l’affaire […]
concerne l’être à procréer et sa perfection » (idem, p.64). Telle est
donc la ruse du génie de l’espèce à laquelle nous sommes tous soumis,
nous qui aspirons pourtant plus que tout à l’indéterminisme et à la
liberté.
C’est sans aucun doute à la lecture de la Métaphysique de l’amour
(surtout à partir de la p.57) que Freud a pu écrire : « d’éminents
philosophes peuvent être cités pour (mes) devanciers, avant tout autre
le grand penseur Schopenhauer, dont la « volonté » inconsciente
équivaut aux instincts psychiques de la psychanalyse. C’est ce même
penseur, d’ailleurs, qui, en des paroles d’une inoubliable vigueur, a
rappelé aux hommes l’importance toujours sous-estimée de leurs
aspirations sexuelles » (Essais de psychanalyse appliquée, Paris,
Gallimard, 1973, p.147). Le sentiment amoureux n’est autre chose que
l’instinct sexuel en puissance ; et l’instinct sexuel traduit la
tendance concrète du Vouloir à se perpétuer dans l’existence. C’est
dire que la passion amoureuse désigne cette ruse que le Vouloir
applique à des êtres dont les intérêts conscients sont uniquement
égoïstes. C’est ainsi que je vais me croire libre de rechercher à la
fois la compagnie de l’être aimé et la satisfaction engendrée par la
jouissance sexuelle, alors qu’en réalité, par une telle attitude, je me
constitue en esclave du Vouloir et de son intérêt primordial : sa
manifestation phénoménale. Avoir l’illusion de servir ses intérêts
privés, c’est donc assurer la subsistance du Vouloir auquel je suis
soumis.
Citations
- « L'homme est certes libre de faire ce qu'il veut, mais il ne peut vouloir ce qu'il veut. » In Essai sur le libre arbitre.
- « On ne peut être vraiment soi qu'aussi longtemps qu'on est
seul; qui n'aime donc pas la solitude n'aime pas la liberté, car on
n'est libre qu'en étant seul. » In Parerga et paralipomena.
- « Ainsi nous voyons quantité de misérables scélérats toujours
concernés par le remplissage de leur bourse, mais jamais de leur tête,
pour lesquels leur richesse même devient une punition, les livrant aux
mains d'un ennui torturant. Pour y échapper, ils s'agitent en tous
sens, et voyagent ici, là, et partout. Pas plus tôt arrivés quelque
part, ils s'enquièrent tout de suite avec inquiétude des amusements et
des clubs, comme un pauvre s'enquiert des possibilités d'assistance ; —
car bien entendu, le besoin et l'ennui sont les deux pôles de la vie
humaine. » In Parerga et paralipomena.
- « Nul ne peut voir par-dessus soi. Je veux dire par là qu'on ne
peut voir en autrui plus que ce qu'on est soi-même, car chacun ne peut
saisir et comprendre un autre que dans la mesure de sa propre
intelligence. » — Aphorismes sur la sagesse dans la vie, 1851.
- « La faiblesse de notre intelligence et la perversité de notre volonté se soutiennent mutuellement. » — L'Art d'avoir toujours raison.
- « Tout homme blanc est un homme décoloré. » — « Métaphysique de l'amour », chapitre XLIV (44) des « Suppléments » au Monde comme volonté et représentation.